Interview

Les flux domestiques devraient porter les actions chinoises en 2026

Jie Lu est responsable des investissements en Chine et gérant principal des portefeuilles pour les stratégies d’actions chinoises de Robeco. Il évoque ici son parcours d’apprentissage en tant qu’investisseur et les perspectives de la Chine en 2026.

Auteurs

    Head of Investments China
    James Campbell
    Investment writer

Résumé

  1. Les flux sur les actions domestiques devraient augmenter.
  2. La politique monétaire restera accommodante.
  3. La consommation est désormais une priorité affichée de la politique.

Qu'est-ce qui vous a amené à investir ?

Mon parcours n’est pas traditionnel. J’ai une formation scientifique : j’ai étudié la biochimie à l’université de Shanghai, puis j’ai complété un master en informatique aux États-Unis avant mon premier emploi comme ingénieur logiciel chez Motorola. Je pense que cette formation scientifique m’a apporté quelque chose d’important : un biais pour l’analyse quantitative. J’aime résoudre des problèmes et déconstruire des systèmes complexes ; j’ai donc toujours été guidé par les données, ce qui m’a beaucoup aidé en tant qu’investisseur.

Chez Motorola, j’ai intégré un programme de leadership qui proposait des rotations dans différentes fonctions — opérations, marketing, et même ressources humaines. Cette expérience a également été fondamentale pour comprendre le fonctionnement réel des entreprises et m’a donné une perspective différente de celle de nombreux pairs.

Parallèlement, je suivais un MBA à temps partiel et j’ai finalement rejoint l’équipe stratégie de Motorola. Nous disposions d’un fonds de capital-risque interne à déployer, ce qui m’a conduit à travailler sur des acquisitions — marquant ainsi mes débuts dans l’investissement. Dans ce rôle, j’évaluais un large éventail de start-up dans les secteurs de l’internet, de la consommation et de la technologie, afin d’en mesurer la pertinence stratégique pour Motorola.

Bien que basé à Chicago, mon travail m’amenait régulièrement à Pékin, où j’ai réalisé que ces start-up représentaient quelque chose de plus vaste : un changement fondamental de l’économie chinoise vers la consommation et l’innovation numérique. Il est alors devenu clair que c’est là que se jouait l’histoire de croissance de la décennie à venir. Cette conviction m’a poussé à retourner en Chine. Je me suis installé à Hong Kong, où je suis passé à la banque d’investissement, d’abord chez Norges Bank puis chez Morgan Stanley, avant de rejoindre Robeco en 2015.

J’aime l’investissement parce qu’il est analytique et exige responsabilité et honnêteté intellectuelle. Le marché finit toujours par dire si vous avez raison ou tort, et il faut rester fidèle à soi-même.

J'ai toujours été guidé par les données Jie Lu
Jie Lu
Head of Investments China

Qu'est-ce qui fait une bonne action ?

Mon cadre d’analyse est simple : un avantage concurrentiel durable, une exécution solide, une gouvernance alignée sur les intérêts des actionnaires et un prix raisonnable. Tout d’abord, j’examine l’avantage concurrentiel intrinsèque au modèle économique : il peut s’agir d’une marque forte, d’effets de réseau, d’un avantage technologique ou encore d’une structure de coûts avantageuse — en d’autres termes, un « moat ». Cet avantage permet à l’entreprise de traverser les cycles économiques.

J’analyse ensuite la capacité d’exécution : l’équipe de direction est-elle en mesure de délivrer les résultats de manière régulière et de mettre en œuvre la stratégie ?

Le troisième pilier est une gouvernance d’entreprise solide, car même avec un bon modèle économique, l’absence de transparence ou un manque d’alignement avec les actionnaires ne font pas une bonne action.

Je suis convaincu que si l’on identifie une entreprise réunissant ces caractéristiques et que l’on paie un prix équitable, la performance du titre finit par s’imposer d’elle-même. Dans ce cadre, la volatilité générale des marchés devient un bruit de fond — et potentiellement une source d’opportunités.

Quelle est la plus grande leçon que vous avez apprise au fil des ans ?

La résilience. On ne peut pas prédire l'avenir ni se fier au consensus. La volatilité est inévitable, qu'il s'agisse de bulles, de guerres commerciales ou de catastrophes naturelles. C'est pourquoi la résilience est essentielle : elle fournit la discipline interne et la conviction nécessaires pour investir pendant ces périodes de stress et tout au long du cycle économique.

Les actions chinoises se sont redressées en 2025, mais la toile de fond macroéconomique est-elle suffisamment solide pour maintenir la vigueur des actions en 2026 ?

L'année 2025 est intéressante avec le recul. On a d’une part l’épisode DeepSeek et, d’autre part, la stabilisation progressive des relations commerciales entre les États-Unis et la Chine — deux facteurs qui ont été des moteurs clés. En parallèle, le secteur immobilier a continué de se dégrader, ce qui crée des forces contraires.

Aujourd’hui, le moteur de la croissance chinoise repose sur les services numériques, l’industrie manufacturière avancée et l’intelligence artificielle. Je ne pense pas que l’immobilier constitue un risque systémique. Par ailleurs, sur le plan externe, les exportations restent solides et les relations commerciales avec les États-Unis semblent faire preuve d’une stabilité raisonnable. La Chine a démontré qu’elle dispose de réels leviers de négociation, tandis que Donald Trump souhaite se concentrer sur les enjeux de pouvoir d’achat domestique.

En outre, un soutien en termes de liquidité est probable, la politique monétaire devant rester accommodante. Je pense également que la prochaine baisse des taux de la Réserve fédérale offrira davantage de marges de manœuvre aux autorités chinoises. Sur le plan structurel, les flux domestiques vers les actions devraient augmenter : les assureurs enregistrent des afflux importants dans un contexte de rendements obligataires faibles et devraient renforcer leurs allocations en actions, tandis que les investisseurs particuliers réorientent une partie de leur épargne de l’immobilier vers les marchés actions.

Cela étant, les bénéfices constituent un point de vigilance majeur : le rallye de l’an dernier reposait en partie sur une expansion des multiples, et pour 2026, une plus grande résilience des résultats sera nécessaire. Le principal défi reste l’environnement déflationniste. Je m’attends à une divergence accrue entre les secteurs, mais dans l’ensemble, nous restons constructifs.

Chinese Equities D EUR

performance ytd (31-12)
15,82%
Performance 3y (31-12)
1,98%
morningstar (31-12)
3 / 5
234
SFDR (31-12)
Article 8
Paiement de dividendes (31-12)
No
Voir le fonds
Les performances passées ne préjugent pas des performances futures et ne sont pas constantes dans le temps.Annualisé (pour les périodes supérieures à un an). Les performances s'entendent nettes de frais et en fonction des prix de transaction.

Comment l'accent mis par la Chine sur l'autosuffisance s'accorde-t-il avec sa dépendance à l'égard des exportations ?

Pour donner la priorité à l'autosuffisance intérieure sans saper le moteur des exportations, la politique poursuivie est celle de la double circulation. Il s'agit de maintenir la vigueur des exportations en modernisant l'industrie pour produire des biens de grande valeur et de réinvestir les bénéfices dans l'autosuffisance technologique, y compris l'intelligence artificielle, et dans toute la chaîne de valeur connexe.

La consommation est une priorité politique déclarée Jie Lu
Jie Lu
Head of Investments China

Prévoyez-vous des politiques plus directes pour soutenir la consommation intérieure et de quel type de politiques s'agirait-il ?

La consommation est désormais la priorité politique déclarée, mais l'approche sera progressive. Avec un objectif de croissance probablement fixé autour de 5 %, ce résultat semble atteignable avec un certain soutien fiscal, mais sans mesures radicales — sauf si le ralentissement du secteur immobilier s’aggrave fortement ou si la croissance des exportations chute brutalement.

Nous prévoyons que le soutien en début d’année se concentrera sur une meilleure mise en œuvre des programmes existants de reprise et de modernisation d’équipements, avant de s’élargir progressivement à la consommation de services, via des mesures liées au voyage, à l’éducation et au soutien familial, visant notamment à stimuler le taux de natalité.

La stabilisation du secteur immobilier reste également essentielle, compte tenu de l’effet négatif sur le patrimoine et le moral des consommateurs. Sur le plan structurel, pour soutenir une consommation plus élevée à long terme, il est nécessaire de renforcer le filet de sécurité sociale, car c’est la perception d’une absence de sécurité économique qui explique le niveau très élevé d’épargne.

Quelles sont les tendances et les opportunités qui se reflètent le plus dans nos stratégies sur les actions chinoises et les actions A ?

Nous restons attachés à notre stratégie en barbell. D’un côté, la croissance structurelle ; de l’autre, la valeur et les dividendes élevés.

Pour la croissance structurelle, un thème clé est la fabrication haut de gamme — passant du « Made in China » au « Made by China », avec des fabricants leaders qui développent de plus en plus une empreinte mondiale. Nous privilégions également la technologie et l’innovation, portées par le développement de l’IA et la quête d’autonomie.

De l’autre côté du barbell, nous visons la valeur à travers des titres à rendement élevé capables de maintenir leurs dividendes dans un environnement déflationniste, ainsi que les bénéficiaires des politiques anti-involution, notamment dans les industries en amont où la demande reste solide, comme l’aluminium par exemple.

Certains experts affirment que la Chine est en train de "gagner la course à l'IA". Est-ce également le cas en Chine, et quelles sont les meilleures opportunités d'investissement chinoises dans le domaine de l'IA ?

Les États-Unis et la Chine peuvent tous deux « gagner » dans l’IA — mais de manière différente. Les États-Unis continueront probablement à repousser la frontière technologique, tandis que la Chine construit un écosystème quasi complet et parallèle, couvrant les terres rares, l’énergie et l’infrastructure informatique, les composants matériels, les modèles et les applications dans l’économie réelle.

Malgré des contraintes sur les technologies de pointe en matière de semi‑conducteurs, la Chine les compense par l’échelle, les faibles coûts et l’excellence en ingénierie : elle exploite les énergies renouvelables abondantes, renforce les composants critiques de connectivité (modules optiques et circuits imprimés haut de gamme) qui alimentent également les chaînes de valeur mondiales, et optimise les modèles pour fonctionner efficacement sur des GPU moins avancés.

Le résultat est un « manuel d’efficacité » qui réduit les coûts d’inférence, accélère la diffusion sur les plateformes et dans l’industrie, et ouvre la voie à un futur « agentique » où des systèmes peu coûteux peuvent itérer à grande échelle. Combiné à une stratégie de commercialisation rapide de type « One‑to‑N » et à un vivier de talents en ingénierie, ce parcours semble durable.

Chinese A-share Equities D EUR

performance ytd (31-12)
13,78%
Performance 3y (31-12)
-3,95%
morningstar (31-12)
1 / 5
2
SFDR (31-12)
Article 8
Paiement de dividendes (31-12)
No
Voir le fonds
Les performances passées ne préjugent pas des performances futures et ne sont pas constantes dans le temps.Annualisé (pour les périodes supérieures à un an). Les performances s'entendent nettes de frais et en fonction des prix de transaction.

Quel a été votre meilleur investissement ? (*)

Je pense que Tencent en 2009 reste mon meilleur investissement. Ensuite, il y a CATL, que nous avons détenu dès son introduction en Bourse en 2018 et qui est aujourd’hui un leader de la transition énergétique. Enfin, Midea Group, un fabricant d’appareils électroménagers, dans lequel nous avons commencé à investir dès le premier jour de mon arrivée chez Robeco. Avec le recul, ces trois actions reflètent parfaitement le parcours de croissance pluri-décennal de la Chine : Tencent illustre l’explosion de l’internet mobile ; CATL symbolise la transition verte et la mondialisation de l’industrie haut de gamme ; et Midea raconte l’histoire de l’émergence de la classe moyenne et de la pénétration croissante des appareils électroménagers.


(*)Les entreprises mentionnées sur cette page sont uniquement à titre illustratif. Aucune conclusion ne peut être tirée quant à leur évolution future. Il ne s’agit pas de recommandations d’achat, de vente ou de conservation.

Cet entretien a été initialement publié dans le Robeco Fundamental Equity Quarterly.

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