Vision

Évolution des dynamiques de pouvoir en Amérique latine en 2026

Le changement de régime au Venezuela devrait déclencher un réalignement politique en Amérique latine, obligeant les pays de la région à choisir entre l’ancrage dans le « Sud global » ou l’intégration à une nouvelle sphère commerciale et sécuritaire américaine. Les opportunités pour les investisseurs à long terme sur les marchés émergents en cette période de changement sont réelles et imminentes.

Auteurs

    Head of Emerging Markets team
    Portfolio Manager

Résumé

  1. La doctrine Monroe 2.0 influencera les élections au Pérou, au Brésil et en Colombie
  2. Une remise à zéro politique pourrait déboucher sur un cycle économique plus optimiste dans les années à venir
  3. Le réalignement géopolitique pourrait profiter aux investisseurs à long terme

Le séisme géopolitique qui a ébranlé la scène mondiale le 3 janvier 2026, lorsque les forces d’opérations spéciales américaines ont appréhendé Nicolás Maduro à Caracas, a modifié le paysage du risque politique en Amérique du Sud. Cela marque le changement le plus important dans la dynamique de puissance de l’hémisphère occidental depuis la fin de la guerre froide – la réinitialisation de la doctrine Monroe pour le XXIe siècle.

Alors que les États-Unis entament une période d’influence et de contrôle potentiel au Venezuela, les citoyens de trois économies influentes du continent, à savoir le Pérou, la Colombie et le Brésil, qui se rendront aux urnes dans le cadre d’élections générales, décideront si l’Amérique du Sud s’intègre dans un corridor de sécurité et de ressources aligné sur les États-Unis ou si elle se replie sur un bloc défensif et multipolaire du Sud global.

Bien que le Mexique ne tiendra pas d’élections générales cette année, il reste un pilier central dans le paysage de la doctrine Monroe 2.0, servant à la fois de première critique diplomatique et de nœud économique central dans le nouvel ordre régional. L’opération menée par les États-Unis au Venezuela en 2026 a placé le Mexique dans une position précaire, le pays mettant en balance son engagement constitutionnel de non-intervention et sa profonde intégration économique avec les États-Unis.

Revaloriser le Bouclier amazonien*: Impacts sur la dynamique des élections sud-américaines de 2026

L’incursion vénézuélienne pourrait transformer les prochaines élections en Amérique du Sud en un référendum sur la nouvelle position stratégique décisive des États-Unis. Les données de sources ouvertes et les sondages actuels laissent entendre que la « marée rose », c’est-à-dire la tendance vers des gouvernements de gauche ou à tendance gauche dans la région, est en train de reculer, remplacée par un clivage idéologique marqué centré sur la sécurité et la souveraineté nationale.

Le Pérou ouvre son cycle électoral en avril 2026 dans un paysage politique très fragmenté, avec plus de 35 candidats officiellement enregistrés. La principale préoccupation des électeurs est la criminalité, ce qui a rendu les programmes de ligne dure de plus en plus populaires. Le maire de Lima, Rafael López Aliaga (Renovación Popular), s’est positionné comme un leader de type Bukele, prônant une expansion minière immédiate et une purge de l’influence de la gauche bolivarienne. Il est actuellement en lice face à Keiko Fujimori pour la base conservatrice, tandis que l’outsider politique et comédien Carlos Álvarez arrive en tête de plusieurs sondages anti-establishment.

Le pays accueille plus de 1,5 million de migrants vénézuéliens. Toute stabilisation à Caracas qui faciliterait le rapatriement pourrait apporter un soulagement fiscal aux services sociaux du Pérou. Une victoire de la droite accélérerait probablement le développement de la plate-forme logistique du port de Chancay tout en resserrant les liens avec Washington en matière de sécurité afin de lutter contre l’instabilité régionale. Malgré une rotation fréquente au sommet de l’État, le Pérou demeure l’un des marchés émergents les plus attractifs, porté par l’indépendance de sa banque centrale et l’ampleur de ses réserves de cuivre et d’or. Le Pérou est la valeur sûre dans le scénario actuel, car même si la rhétorique politique s’échauffe, le moteur minier ne s’arrêtera pas.

L’heure de vérité va sonner pour la Colombie

La Colombie est le pays le plus directement touché par la chute de Maduro. Les élections à venir en Colombie posent un choix essentiellement binaire, aux implications directes pour la notation souveraine du pays et ses relations sécuritaires avec les États-Unis. Le pays organisera des élections législatives et des primaires en mars, avec un second tour en juin 2026. L’opposition de droite (María Fernanda Cabal / Abelardo de la Espriella) fait campagne sur un réalignement total avec les États-Unis. Leur programme propose de privatiser une partie d’Ecopetrol, de relancer des efforts agressifs de lutte contre la drogue et de tirer parti de la transition de Caracas pour démanteler les refuges précédemment utilisés par les dissidents de l’ELN et des FARC.

Iván Cepeda, à gauche, est le successeur probable de Gustavo Petro. Son programme met l’accent sur la souveraineté environnementale et a qualifié l’incursion américaine de violation du droit international. Une victoire de l’opposition en Colombie conduirait probablement à un dividende de sécurité, qui pourrait mettre fin à 60 ans de conflit interne en Colombie en supprimant la structure bolivarienne de soutien aux groupes armés. Elle pourrait entraîner une compression significative des spreads des taux des obligations souveraines et une appréciation de la monnaie, en marquant un retour à l’orthodoxie budgétaire et un renforcement de la coopération sécuritaire avec les États-Unis.

Lula peut-il résister à la vague de droite ?

Au Brésil, les campagnes électorales commencent officiellement en août et les élections générales auront lieu en octobre 2026. Le Brésil est le poids lourd de la région et la popularité du président Lula a été mise à l’épreuve en raison de sa position contre l’unilatéralisme américain. Lula est confronté à l’effet Moby Dick : une tentative de rassembler la nation autour du drapeau de la souveraineté nationale pour contrer l’influence américaine. Dans le même temps, le mécontentement suscité par la détérioration des conditions économiques et la crise profonde de la sécurité et de l’éthique pourrait entraver ses efforts de lancer un appel crédible à l’unité nationale.

Lula reste un candidat viable et il est probable qu’il utilisera l’incursion américaine pour faire valoir que seul un Brésil fort et unifié peut empêcher la région de devenir un terrain de jeu pour les rivalités entre superpuissances. Son programme repose sur l’expansion des BRICS, l’industrialisation dirigée par l’État et l’utilisation de l’influence du Brésil pour faciliter une transition non contrôlée par les États-Unis à Caracas. Il considère le contrôle du pétrole vénézuélien par les États-Unis comme une menace directe pour l’hégémonie régionale du Brésil. L’opposition brésilienne de centre-droit, actuellement dirigée par un groupe de gouverneurs (Tarcísio de Freitas / Romeu Zema / Ronaldo Caiado) et la famille Bolsonaro, propose un retour à la discipline budgétaire et à la promotion de l’investissement privé, ainsi qu’un abandon de la rhétorique anti-américaine. Son programme vise à limiter les liens avec les BRICS, tout en ratifiant intégralement l’accord commercial UE-Mercosur et en s’alignant sur les initiatives américaines de « nearshoring » destinées à substituer les chaînes d’approvisionnement chinoises. L’opposition soutient que l’alignement sur les États-Unis dans une ère post-Maduro est le moyen le plus rapide d’attirer les investissements dans les domaines de la technologie et de l’énergie nécessaires à la modernisation industrielle du Brésil.

Les élections au Brésil détermineront si la septième économie mondiale reste un leader du Sud global ou si elle renoue avec une architecture commerciale intégrée aux États-Unis. À l’heure actuelle, le Brésil est un marché de portage pour les investisseurs mondiaux. Pour l’heure, les taux d’intérêt élevés protègent le real (BRL), mais la polarisation politique au troisième trimestre de 2026 pourrait créer de la volatilité sur le marché des changes, les Brésiliens étant amenés à décider entre une croissance pilotée par l’État et un réalignement du marché.

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Ne manquez pas cette occasion

Le rôle du Mexique

La présidente Claudia Sheinbaum s’est affirmée comme l’une des voix régionales les plus opposées à l’action militaire des États Unis au Venezuela, dénonçant cette intervention comme une violation de la Charte des Nations unies et une menace pour la paix dans la région. Claudia Sheinbaum a présenté la défense de la souveraineté du Venezuela comme intrinsèquement liée à celle du Mexique, rejetant explicitement l’intervention américaine à l’étranger ainsi que toute insinuation d’actions comparables sur le territoire national. La révision prochaine, en 2026, de l’accord commercial entre les États-Unis, le Mexique et le Canada (USMCA) pourrait servir aux États-Unis à exercer des pressions sur le Mexique pour l’aligner sur l’avancée de leur politique régionale. Malgré la rhétorique politique de haut niveau, le Mexique reste plus que jamais un centre stratégique de ressources et de production pour les intérêts américains. Le Mexique a consolidé sa position en tant que premier partenaire commercial des États-Unis, prenant ainsi la tête du mouvement « China Exit », c’est-à-dire de la relocalisation des entreprises de l’Asie vers le sol nord-américain.

Les répercussions sur le secteur des ressources

Le départ de Maduro a créé une nouvelle série de gagnants et de perdants dans les secteurs clés de la région. La perspective de voir 300 milliards de barils de brut vénézuélien revenir sur le marché (sous gestion américaine) limite les prix du pétrole à long terme, même si la réparation des infrastructures prendra des années en raison des obstacles à l’investissement et des risques de sabotage. Le triangle lithium-cuivre (Chili/Argentine/Pérou) devient une priorité stratégique pour le « nearshoring » aux États-Unis, compte tenu de son importance pour les réseaux énergétiques et les batteries électriques qui alimentent l’industrie technologique et automobile. Ces pays s’alignent déjà sur les politiques américaines et pourraient faire l’objet d’accords commerciaux préférentiels.

Le Brésil a consolidé sa position en tant que première puissance du continent en matière de ressources. Aujourd’hui premier producteur de pétrole d’Amérique latine, le Brésil a produit plus de 4 millions de barils par jour à la fin de l’année 2025, et a consenti des investissements massifs dans l’exploration de la marge équatoriale et du bassin sud. Parallèlement à ce boom énergétique, le Brésil a développé de nouveaux sites d’extraction de cuivre, d’aluminium et de lithium, et détient actuellement les deuxièmes réserves mondiales de terres rares (environ 21 millions de tonnes métriques), derrière la Chine. Grâce à son bouquet énergétique très diversifié — plus de 88 % de son électricité provenant de sources renouvelables bon marché comme le solaire, l’éolien et l’hydroélectricité —, le Brésil est devenu un point stratégique pour les entreprises technologiques américaines souhaitant sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement en technologies vertes et en matériel d’IA.

Si le Brésil est leader dans le domaine des terres rares, les pôles industriels mexicains établis dans les secteurs de l’automobile et de l’électronique sont essentiels pour le corridor de ressources aligné sur les États-Unis. En outre, les ressources naturelles du Mexique, en particulier le pétrole, restent essentielles pour la sécurité énergétique de l’Amérique du Nord, même si la région se prépare au retour potentiel de 300 milliards de barils de brut vénézuélien sur le marché.

Emerging Markets Equities D EUR

Performance 3y (31-12)
14,79%
morningstar (31-12)
4 / 5
2345
SFDR (31-12)
Article 8
Paiement de dividendes (31-12)
No
Valeur liquidative (28-1)
335,70
Voir le fonds
Les performances passées ne préjugent pas des performances futures et ne sont pas constantes dans le temps.Annualisé (pour les périodes supérieures à un an). Les performances s'entendent nettes de frais et en fonction des prix de transaction.

Influence chinoise contre « nearshoring » américain

Au cours de la dernière décennie, la Chine a été le principal bailleur de fonds de l’Amérique du Sud, tandis que les États-Unis se sont concentrés sur le Mexique et l’Asie-Pacifique. La Chine a renforcé son influence en Amérique du Sud grâce à des initiatives massives soutenues par l’État, telles que l’initiative « One belt, one road » (OBOR). Parmi les principaux exemples, citons le mégaport de Chancay au Pérou, d’une valeur de 3,5 milliards d’USD, conçu pour contourner le canal de Panama, et le métro de Bogota en Colombie. Au Brésil, la présence de la Chine est passée de la simple extraction de ressources à la fabrication de haute technologie, avec des entreprises comme BYD et Great Wall Motor qui ont transformé d’anciennes usines automobiles occidentales en hubs régionaux de véhicules électriques. Ces investissements s’inscrivent dans une stratégie à long terme visant à verrouiller les chaînes d’approvisionnement pour le soja, le cuivre et le lithium, faisant ainsi de Pékin le principal partenaire commercial des deux tiers du continent.

L’incursion américaine de 2026 au Venezuela remet fondamentalement en question cette domination, en exposant les limites de la puissance économique chinoise face à l’intervention musclée des États-Unis. Alors que Washington réaffirme la doctrine Monroe, les entreprises chinoises soutenues par l’État pourraient être soumises à des contrôles plus stricts de la part des pays sud-américains alignés sur les États-Unis, où leurs projets d’infrastructure à long terme, auparavant considérés comme intouchables, pourraient être soumis à de nouveaux contrôles de sécurité pour les IDE chinois, à l’image du modèle CFIUS américain.

Cette érosion de l’influence chinoise est particulièrement visible dans le secteur énergétique, où le rôle du pays en tant que principal acheteur de pétrole vénézuélien s’amenuise, contraignant les capitales régionales à arbitrer entre le financement chinois et la sécurité assurée par les États-Unis.

En outre, les pays qui entretiennent des liens étroits avec la Chine et d’autres alliés du régime de Maduro, ou qui résistent aux directives de sécurité des États-Unis, pourraient faire l’objet de sanctions secondaires ou de barrières commerciales.

Dans cette nouvelle ère géopolitique, le Mexique reste un pilier de la région de production nord-américaine. Si les conséquences politiques immédiates de l’incursion au Venezuela se traduisent par une rhétorique souveraine et des frictions avec l’administration Sheinbaum, la trajectoire à moyen terme du Mexique reste liée à une évolution structurelle vers une architecture commerciale intégrée favorable aux États-Unis.

Au côté du Mexique, une région andine sécurisée constitue une destination attractive pour le « nearshoring » américain. Les entreprises américaines qui cherchent à s’affranchir des chaînes d’approvisionnement asiatiques peuvent se tourner vers une Amérique du Sud à nouveau accessible, riche en ressources et ouverte aux affaires sous un nouveau parapluie de sécurité.

Se positionner pour la nouvelle ère

L’incursion de 2026 marque, selon nous, la fin d’une décennie de stagnation régionale. Alors que les conséquences immédiates pourraient se traduire par une volatilité des devises et des discussions sur la souveraineté, la trajectoire à moyen terme pourrait être un changement structurel vers un climat d’investissement favorable aux États-Unis, susceptible de stimuler la croissance. Si les prochaines élections en Colombie, au Pérou et au Brésil confirment le virage à droite déjà observé en Argentine et au Chili, la région pourrait bénéficier d’un cycle économique plus optimiste dans les années à venir.

Nous restons stratégiquement positionnés sur l’Amérique latine dans toutes nos stratégies ME, grâce à une exposition diversifiée au Chili, au Mexique, au Pérou et au Brésil. Nous détenons des positions dans des entreprises qui peuvent être affectées par l’évolution du contexte actuel ; ces positions comprennent des entreprises d’infrastructure au Mexique, des mineurs de cuivre, de lithium et d’or en Amérique du Sud, et des entreprises d’énergie et de services aux collectivités au Brésil. La région reste valorisée de manière attractive par rapport aux autres marchés émergents, ce qui permet d’amortir les turbulences à court terme qui pourraient résulter de ce nouveau chapitre de la géopolitique mondiale.

Note de bas de page

*Le Bouclier amazonien est l’un des principaux boucliers continentaux d’Amérique du Sud et occupe la partie orientale de l’Amazonie. Il est associé au contrôle des ressources naturelles essentielles (minéraux, eau douce, forêts) et aux questions de souveraineté, de développement et de protection de l’environnement au Brésil et dans les États voisins.