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Décarbonation des portefeuilles d’investissement : réflexions, défis et mises en garde

Décarbonation des portefeuilles d’investissement : réflexions, défis et mises en garde

02-07-2021 | Interview
Le réchauffement climatique est le problème, la neutralité carbone l’objectif et la décarbonation le moyen. Mais y a-t-il des obstacles à franchir ? Masja Zandbergen, responsable de l’intégration de la durabilité chez Robeco, présente les difficultés pouvant ralentir les investisseurs qui veulent décarboner leurs portefeuilles et contribuer à la neutralité carbone, ainsi que quelques mises en garde.
  • Masja Zandbergen - Albers
    Masja
    Zandbergen - Albers
    Head of sustainability integration

Points clés

  • Les empreintes carbone peuvent générer des résultats trompeurs et paradoxaux 
  • La décarbonation des portefeuilles ne remplace pas l’intégration ESG 
  • Un engagement actif auprès des entreprises et des pays est nécessaire pour une transition efficace

Que signifie exactement décarboner un portefeuille ?

« Pour faire simple, il s’agit de réduire l’intensité carbone du portefeuille en y incluant des entreprises peu émettrices ou qui se sont engagées de manière crédible à réduire leurs émissions. Comme pour les performances financières du portefeuille, les progrès en la matière doivent être mesurés en continu par rapport à un indicateur de référence. Sinon, les émissions déclarées ont une valeur informative faible. Ce point de référence peut être l’ensemble du marché, en prenant par exemple les émissions d’un indice mondial, ou être un indicateur interne tel qu’un repère dans le temps à l’aune duquel les progrès en glissement annuel du portefeuille sont mesurés. La quantité d’émissions n’a pas d’importance, ce qui compte est que vous commenciez à les mesurer. »
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Ne serait-il pas plus simple de désinvestir des gros émetteurs ?

« Oui, si les données déclarées par les entreprises étaient complètes, mais dans la mesure où la majorité des émissions générées sont exclues des chiffres publiés, la véritable performance est sous-estimée. Actuellement, les entreprises déclarent, et les investisseurs calculent, les émissions générées par les processus de production (émissions de Scope 1) et l’électricité utilisée pour alimenter ces processus (Scope 2). Mais elles ne déclarent pas les émissions générées plus loin dans la chaîne d’approvisionnement par les utilisateurs de leurs produits. Les producteurs de gaz et de pétrole ont une empreinte carbone élevée dans la phase de production mais cela ne représente que 20 % des émissions totales. Les 80 % restants sont générées lorsque le pétrole est consommé par les utilisateurs (Scope 3). »

« Les compagnies pétrolières et gazières ne sont pas les seules dans ce cas : dans l’ensemble de l’économie, les émissions de Scope 3 sont sous-estimées. De nombreuses sociétés agroalimentaires, par exemple, affichent en amont des empreintes opérationnelles relativement faibles, mais génèrent beaucoup d’émissions non prises en compte, issues de la déforestation ou des engrais dans d’autres parties de leur chaîne d’approvisionnement. Les données relatives à l’ensemble d’une chaîne d’approvisionnement ne sont pas encore calculées, publiées ou même envisagées par la plupart des investisseurs (voir figure 1). »

Figure 1 | Les émissions de Scope 3 sont sous-représentées dans les données alors qu’elles constituent la majorité des émissions totales des sociétés cotées.

Source: Robeco, Trucost

The graphic shows the annual weighted average carbon intensity (WACI) of constituents of the MSCI All World AC. Constituent emissions data are based on average annual emissions reported by companies for 2019. WACI measures the carbon intensity (Scope 1 + 2 + 3 emissions / enterprise value including cash in millions USD) for each portfolio company multiplied by its portfolio weight.

Comment cela affecte-t-il les efforts de décarbonation des portefeuilles des investisseurs ?

« Cela peut se traduire par une sous-estimation ou une surestimation des émissions de certaines entreprises et certains secteurs. De nombreux fournisseurs de solutions « vertes et vertueuses » génèrent paradoxalement beaucoup d’émissions carbone si l’on ne tient compte que des émissions passées. Par exemple, les éoliennes, les voitures électriques et l’hydrogène sont trois technologies propres, mais leur avantage en termes de réduction carbone se situe en aval de la chaîne d’approvisionnement, durant la phase d’utilisation. Dans la mesure où elles peuvent nécessiter d’utiliser de l’acier pour fabriquer des pièces détachées, ou de l’électricité produite par un grand réseau régional à forte intensité carbone, leurs émissions de Scope 1 et 2 peuvent rester élevées. Ce qui signifie que leur potentiel de décarbonation n’est pas pleinement réalisé dans les portefeuilles. Une capacité de prévision est nécessaire pour contrer cet effet. »

De nombreux fournisseurs de solutions "vertes et vertueuses" génèrent paradoxalement beaucoup d’émissions carbone si l’on ne tient compte que des émissions passées

Que fait Robeco face à ce dilemme ?

« Nos stratégies de décarbonation les plus avancées tiennent compte des émissions de Scope 3. Pour les autres stratégies, nous utilisons nos techniques propriétaires et des systèmes de modélisation externes pour générer les meilleures estimations concernant les émissions futures. Pour cela, nous cartographions pour chaque secteur les trajectoires de transition vers la neutralité carbone, à l’aide de technologies existantes ou naissantes. Outre les émissions de Scope 3, nous intégrons d’autres types de données prospectives pour évaluer l’état de préparation des entreprises au changement climatique et leurs futures performances corrigées des effets climatiques. Quelles entreprises ont des plans stratégiques qui incitent à passer à des technologies et des business models bas carbone ? Comment vont-elles bénéficier et tirer parti de la transition vers la neutralité carbone ? Lesquelles sont suffisamment solides sur le plan financier pour entreprendre les investissements nécessaires à la transition ? »

« L’objectif ultime est de s’assurer que les portefeuilles des clients résistent au réchauffement climatique en réduisant leur exposition aux risques carbone et en veillant à ce qu’ils soient prêts à affronter ces changements. Il s’agit d’une responsabilité bien plus complexe qui nécessite de prendre en compte beaucoup plus de choses que le simple fait de comparer les réductions d’émissions d’un portefeuille par rapport à un indicateur de référence. »

Veiller à ce qu’un portefeuille soit prêt à affronter le réchauffement climatique est plus complexe que le simple fait de comparer les réductions d’émissions

En quoi la décarbonation d’un portefeuille diffère-t-elle de l’intégration ESG ?

« L’intégration ESG apporte plus d’informations dans un large éventail de facteurs de risque sociaux, économiques, de gouvernance et environnementaux. Elle peut être associée à une analyse financière afin d’évaluer de manière plus précise les risques futurs, de prévoir les performances financières et de prendre des décisions d’investissement plus éclairées. »

« La décarbonation, en revanche, est souvent entreprise pour réduire les risques climatiques et pour lutter contre le réchauffement climatique. Un investisseur qui décide de décarboner son portefeuille ne le fait pas toujours pour des raisons purement financières. Souvent il est motivé par une envie d’investir dans des entreprises qui ont un impact positif en ne contribuant pas au réchauffement climatique et aux dégâts environnementaux. »

Comment la décarbonation d’un portefeuille s’inscrit-elle dans le contexte plus large de décarbonation des économies ?

« L’économie croît là où les capitaux affluent, ce qui signifie qu’investir dans les entreprises déjà bien engagées dans la réduction de leurs émissions et délaisser celles qui sont à la traîne permet d’accélérer la transition vers une économie mondiale zéro carbone. Cela dit, vendre les titres d’une entreprise très émettrice n’a pas d’effet immédiat sur l’économie réelle. Pour avoir un impact sur le monde réel, il est nécessaire qu’un grand nombre d’investisseurs « votent avec leurs pieds » et refusent de détenir les titres émis par les gros pollueurs. Cela finira par augmenter leurs coûts de financement et accélérer le changement. »

« Toutefois, quelques mises en garde sont nécessaires. D’une part, refuser des financements lésera les entreprises qui veulent entreprendre la transition mais qui ont besoin de capitaux pour ce faire. D’autre part, certaines sociétés très émettrices sont si bien dotées en liquidités qu’elles n’ont pas besoin d’argent frais. Dans ce cas, le boycott risque de ne pas avoir beaucoup d’effet. Pour autant, même les entreprises disposant d’une importante trésorerie tiennent à leur réputation, de sorte que si les investisseurs les délaissent, c’est un message d’alerte rouge qu’ils envoient à la direction. »

Quels autres outils peuvent utiliser les investisseurs pour accélérer la transition mondiale ?

« Les investisseurs doivent également utiliser l’engagement actif et leur droit de vote pour exercer leur influence sur la direction d’une entreprise. Dans la mesure où les émissions de carbone concernent des économies entières et qu’elles exigent des changements structurels majeurs, les actions d’engagement doivent être mises en place non seulement auprès des entreprises mais aussi au niveau des pays. Robeco a récemment commencé à engager le dialogue avec des dirigeants de pays afin de les aider à comprendre les effets cumulés des politiques carbone contradictoires à l’échelle nationale. Il est en effet contre-productif de forcer des industries à décarboner tout en permettant à d’autres d’abattre des forêts ou de protéger les secteurs les plus émetteurs à l’aide de subventions. Les dirigeants des pays doivent également comprendre que les politiques nationales de décarbonation affecteront leur capacité à attirer des entreprises mondiales, des investissements étrangers et des financements via leurs obligations souveraines. »
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